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La correspondance de Bar Kokhba

Printemps 1960, l’archéologue Yigael Yadin se rend à la maison privée du premier président de l’Israël moderne. Itzak ben Zvi mettait un point d’honneur à organiser régulièrement des réunions l’informant de l’avancée des découvertes archéologiques dans le pays.

Quand le tour de Yadin arriva, il projeta à l’assistance la photographie d’un manuscrit ancien retrouvé récemment par ses équipes dans l’une des grottes de Judée. Il lut la première ligne du texte araméen: «Shimeon Bar Kosiba, Chef d’Israël». La découverte fit l’effet d’une bombe. La radio arrêta ses programmes du soir pour annoncer la nouvelle. Israël venait de retrouver des traces incontestées de son histoire remontant à plus de 1 800 ans.

En quelques mots, le dernier président (nassi) d’Israël parlait au nouveau président de l’État juif tout juste reconstitué grâce au vote des nations à l’ONU le 29 novembre 1947.

Les informations historiques sur le chef juif, que la tradition littéraire allait appeler Bar Kokhba, et de son combat contre Rome en 132-135 après J.-C. sont malheureusement lacunaires. Les historiens disposent d’un corpus documentaire fragmentaire réécrit à travers un prisme chrétien, quelques artefacts antiques et une tradition talmudique qui débattait de la nature messianique de Bar Kokhba. Transparaît toutefois l’image d’un chef qui a su s’opposer victorieusement aux légions romaines pendant au moins trois ans. À tel point que l’empereur Hadrien avait dû reconnaître dans une de ses déclarations au Sénat l’étendue des désastres (lire Dion Cassius, Histoire romaine, livre 69).

Toutefois, avec la chute de la forteresse de Bethar, un 9 Av et la mort de Bar Kokhba, la Judée changea de nom par ordre impérial pour devenir Syria Palaestina. Hadrien ordonna également que la ville de Jérusalem, rebaptisée Aelia Capitolina, soit vidée de ses habitants juifs. L’exil commençait.

  • Des lots d'archives

    Deux lots d’archives de la correspondance de guerre du chef juif ont été retrouvés dans les grottes du désert de Judée. Ils apportent un éclairage inédit sur le conflit. Un premier groupe de documents venant du wadi Murabba’at (à 11 kilomètres au nord d’Ein-Guedi) a été identifié au tout début des années 1950. Plusieurs manuscrits revendus chez le célèbre antiquaire Kando alertèrent les historiens. Ils décidèrent de remonter à l’origine des pillages en suivant plusieurs membres de la famille bédouine des Ta’amireh qui sillonnait alors la zone du no man’s land entre la Jordanie et Israël. Les grottes pillées dans le wadi Murabba’at ont laissé quelques documents que l’expédition conduite par le Père de Vaux a pu publier quelques années plus tard. Parmi les manuscrits, deux lettres sont signées de Bar Kokhba.

    Le deuxième groupe provient du Nahal Hever (à 4,5 kilomètres au sud d’En-Gedi). Une expédition israélienne conduite par Yigael Yadin en 1960-1961 a découvert dans une grotte au nord du Nahal, une série de textes de la correspondance de Bar Kokhba. À cela s’ajoutent notamment les fameuses archives d’une femme juive, Babatha, ayant vécu dans l’ancien royaume nabatéen, devenu en 106 après J.-C. la province d’Arabia.

    Au total ce sont environ une quinzaine de lettres de Bar Kokhba qui ont été retrouvées et identifiées dans deux contextes différents. Elles sont écrites majoritairement en araméen, mais on en trouve cinq rédigées en hébreu et deux en grec. Elles ne sont pas datées. Il est donc difficile de savoir à quel moment du conflit elles font écho.

    Le lot du Wadi Murabba’at correspond à une partie de la correspondance adressée à un commandant de Bar Kokhba, Yeshua ben Galgoula. Il est en charge d’un “camp” c’est-à-dire d’une région militaire encore mal identifiée à ce jour. Un contrat de remariage en grec de sa propre sœur, Salome, faisant partie des archives permet cependant d’avoir une piste. Le document est daté d’avant le conflit, de l’année 7 du règne d’Hadrien, soit l’année 124 du comput actuel. L’acte notarié fut établi dans le district d’Hérodium à côté de Bethléem, et Yigael Yadin pense que la responsabilité territoriale de Yeshua devait probablement se situer dans cette région. Le wadi Murabba’at est un débouché naturel de la zone sur la mer Morte.

    Parmi les documents retrouvés, nous apprenons l’existence de deux administrateurs vraisemblablement civils à Beth Mashko dépendants de l’autorité militaire incarnée par le “chef du camp” Yeshua ben Galgoula. Ils s’adressent à lui pour l’achat d’une vache. Ce texte semble indiquer que le pouvoir local aurait été scindé entre les affaires militaires et les affaires civiles. Les deux autorités communiquent entre elles directement sans passer par l’autorité centrale. L’autre fait important concerne la situation militaire sur le terrain. Nous apprenons incidemment que les “Gentils” ici vraisemblablement les Romains sont très proches et empêchent la venue des administrateurs pour authentifier l’achat. La lettre n’est malheureusement pas datée, mais étonne par son contenu. En effet, le front n’est pas loin et malgré tout les autorités civiles sont soucieuses de plaider la cause d’un de ses habitants pour un achat.

    Les deux lettres de Bar Kokhba adressées au chef de camp nous apprennent que la région contrôlée par Yeshua servait à alimenter le quartier général occupé par Bar Kokhba et son État-major. Plusieurs chercheurs ont avancé que le centre des opérations se trouvait probablement non loin, à Hérodium puis à Bethar. Les courriers dévoilent également des mouvements de population en provenance de Galilée, permettant de lever un peu le voile sur l’extension géographique du conflit, aspect encore très mal connu aujourd’hui.

    Le deuxième lot d’archives permet d’en savoir plus à ce sujet puisqu’il évoque la participation d’étrangers aux côtés des Juifs contre le pouvoir romain et notamment de Nabatéens (lettres de Soumaios, de Thyrsis et d’Ailianos), confirmant les indications données par Dion Cassius sur l’ampleur régionale de la guerre. La correspondance retrouvée au Nahal Hever concerne essentiellement l’activité de Jonathan fils de Bayan et de Masabbala fils de Simon, deux chefs militaires de la région d’Ein-Guedi. Les relations semblent avoir été difficiles entre le quartier général et les régions contrôlées par les commandants régionaux. Il n’est pas rare de voir des ordres assortis de menaces dans les propos de Bar Kokhba. Les relations semblent tellement difficiles avec les commandants militaires qu’on a trouvé un courrier adressé à un certain Yehuda bar Menashe lui demandant de servir d’intermédiaire pour faire venir les quatre espèces de plantes de la zone contrôlée par les commandants d’Ein-Guedi. Bar Kokhba semble ne plus avoir confiance en eux. L’exaspération est palpable dans plusieurs courriers de la correspondance.

  • La région d'Ein Guedi

    La région d’Ein-Guedi se révèle être là aussi une source d’approvisionnement pour les troupes de Bar Kokhba. Nous avons le sentiment d’être en arrière du front. C’est une zone stratégique. Nous voyons les commandants de la région sollicités pour envoyer du blé, des ânes, du sel, diverses denrées agricoles. Mais ils sont avant tout les gardiens des plantes aromatiques de la région, connues dans tout le monde antique pour leur qualité. Un rappel sévère est fait en ce sens concernant le laudanum.

    Enfin, ce qui frappe le lecteur moderne, c’est l’insistance dans plusieurs courriers à faire venir en quantité au quartier général de quoi célébrer la fête de Souccoth (les quatre espèces de plantes). Ces lettres dateraient donc des mois de septembre à octobre. Le respect du shabbat, même en plein conflit, et de la fête de Souccot donne une profondeur au conflit que nos autres textes ne rendent pas.

    Malgré la faiblesse du dossier de la correspondance militaire (15 lettres pour au moins trois ans de conflit) les lettres permettent toutefois de lever en partie le voile sur la logistique du conflit. Elle semble fonctionner malgré les lenteurs ou la mauvaise volonté des zones de l’arrière. Les courriers nous font deviner l’étendue du conflit faisant de cette guerre une lutte à l’échelle régionale contre la présence romaine. Enfin, si la majorité des documents retrouvés sont en araméen, une lettre rédigée en grec nous donne le nom exact du chef juif. Il est Shimon Kosiba. Le grec retranscrivant toutes les voyelles, nous sommes sûrs de la manière dont il se faisait appeler. Il a fallu attendre 19 siècles pour retrouver des documents manuscrits du chef de guerre. La tradition rabbinique évoque plusieurs noms pour mieux réfléchir à la nature du héros juif. Mais c’est celui de Bar Kokhba qui est resté à la postérité, faisant suite, sur le sujet, à la tradition chrétienne fascinée par la notion d’étoile. Bar Kokhba, fils de l’étoile, fait d’autre part référence à un débat célèbre entre Sages sur la nature messianique du chef juif.

    De nombreuses questions restent en suspens. Comment comprendre que ces archives pourtant défavorables aux commandants militaires aient été conservées? Quel était le rôle exact de ces circonscriptions militaires? Zones de repli vers le sud? Zones d’approvisionnement? Pourquoi Bar Kokhba ne se déplace-t-il pas dans ces zones?

    Comment comprendre que l’on retrouve dans ces deux grottes des fragments des 12 Petits prophètes? Qui sont les hommes qui ont été retrouvés dans les grottes du Nahal Hever non loin des archives? Enfin, il a fallu attendre près de deux millénaires pour retrouver le véritable nom de guerre du chef juif. Surtout, on constate que le récit de cette guerre a-t-il été occulté au profit du discours pacifique d’un âge d’or, celui de la pax romana du second siècle.

  • POUR EN SAVOIR PLUS

    Marc Truschel, La Judée de Vespasien à Bar Kokhba. Iudaea Capta.

    Sources et lectures. La construction d’une histoire.

    Presses AcadémIques Francophones. 270 pages.

Des découvertes au Proche-Orient éclairent l'histoire biblique

Cette pièce de monnaie est probablement datée de la troisième année de la révolte de Bar Kokhba (135/5). Elle comporte sur l'avers la façade du Temple de Jérusalem (l'arche de l'alliance est visible à l'intérieur) et sur le revers, le loulav  (faisceau de brindilles) et l'etrog (un agrume), ainsi qu'une inscription.

Au revers, une légende frappée en paléo-hébreu, «Pour la liberté de Jérusalem».

 

Ci-contre : papyrus Bar Kokhba 46,

5/6 Hev 46.

Sujet du rouleau : un acte notarié simple, signature de bail. Découvert au Nahal Hever, la «grotte des lettres», en 1961. Cette ancienne signature de bail est datée du «2 de Kislev, dans la troisième année de Simeon Bar Kosiba, (Bar- Kokhba), prince d’Israël», soit environ en novembre 134 de notre ère.

© Collection Israel Antiquities Authority.

Ci-contre : vue générale du site de Nahal Hever. Plusieurs fragments d'anciens manuscrits bibliques ont été découverts dans des grottes. Ils comprennent des parties du Livre des Nombres, des Psaumes, du Deutéronome. © Tsachior.